Mon interview de Clément GASS, un traileur alsacien hors normes !

Clément GASS traileur alsacien et non voyant a répondu à mes questions. Coureur autonome, découvrez comment Clément a enchaîné les exploits en trail running (Trail du Haut-Koenigsbourg, Trail du Kochersberg…) , à travers une interview chargée en émotion! Clément nous livre une belle leçon de vie, à lire…

 Arnaud: Clément, peux tu te présenter?
Clément:
J’ai 30 ans, suis statisticien à l’Insee, aveugle et engagé dans quelques associations. La course à pied était pour moi un mode de vie avant d’être un sport. La marche est le seul moyen de me déplacer sans dépendre de quelqu’un d’autre, n’ayant pas la possibilité de piloter ne serait-ce qu’une trottinette. Ne voulant pas être un assisté en permanence j’ai développé ce moyen autant que possible. Marcher vite puis courir m’a permis d’aller plus loin. Pratiquer la course comme un sport s’est imposé naturellement pour joindre l’utile à l’agréable. J’ai commencé à l’adolescence sur le chemin reliant Schaffhouse à Ingenheim, dont j’ai appris chaque mètre par coeur, puis ai étendu mon terrain de jeu alors que j’avais besoin de me défouler en revenant de semaines passées à étudier les maths. Sans le savoir je faisais déjà du trail en autonomie.
C’est suite à des rencontres que j’ai commencé à participer à des courses sur route, avec la technique habituelle utilisée par les non-voyants, en étant relié à un guide par une cordelette ou tenu au bras. Je n’ai d’abord couru que peu de trails, le guidage y étant compliqué, ce qui amène à la frustration de se faire enrhumer par des coureurs de niveau inférieur.
Depuis 2013 je partage mes entraînements avec Christian Hommaire, qui m’a accompagné sur des terrains variés, et qui par ses récits m’a donné envie de participer à plus de courses. Puis la rencontre avec Gérard Muller, aventurier aveugle, et avec des chercheurs développant une application GPS, m’a poussé à participer au développement de l’outil et de l’utiliser en course, notamment sur des trails. Le fait de pouvoir me lancer sur des terrains difficiles sans assistance humaine et de pouvoir gérer moi-même tous les aspects de la course, y compris le pilotage, me donne la sensation de vaincre le handicap.

Arnaud: Quelle est la préparation que tu dois faire avant de t’engager sur un trail?
Clément: Il y a d’abord eu un travail de 6 mois de perfectionnement technique de l’outil auquel j’ai participé, ce qui me permet de savoir « ce qu’il y a sous le capot » et de vraiment le maîtriser. Puis il a fallu développer ma capacité de concentration en course, la réaction rapide à un grand nombre d’informations et la gestion des imprévus. Je suis allé me perdre seul dans les Vosges en mode rando, à l’aide de traces grossières téléchargées sur Openrunner, partant d’une gare le matin avec pour objectif de rallier la gare d’arrivée avant le départ du dernier train et après 50 km. Entre les sentiers qui se perdent dans la végétation, les clôtures électriques, zones de travaux forestiers, j’ai toujours dû puiser dans mes ressources et courir à fond sur les parties roulantes, mais je n’ai jamais eu à dormir dans la forêt.
La préparation d’un trail en particulier consiste à faire une reconnaissance du parcours avec un coureur voyant, qui me signale les bifurcations, intersections, principaux obstacles fixes, zones piégeuses, côté le plus praticable du chemin, dévers, distance au ravin… qui sont autant de commentaires que j’ajoute au relevé des positions GPS et qui me seront restitués pendant la course avec une distance d’anticipation réglable. Le temps de reconnaissance est égal au triple du temps de course. Du reste, je privilégie les sorties longues, le travail de proprioception et les exercices en côte, le fractionné ou seuil n’ayant pas d’intérêt pour le trail à l’aveugle car je ne dois pas dépasser les 120 ppm sous peine de perdre en lucidité alors que les erreurs pourraient être fatales.

Arnaud: Quelle est ta plus grande fierté en trail? Ta plus belle émotion? Ton meilleur souvenir?
Clément: Ma plus grande fierté à ce jour est d’avoir bouclé le trail de Tourrettes-sur-Loup, 15 km avec une déclivité moyenne de 10 % sur terrain rocailleux devant plus de 15 % des coureurs valides, alors que j’étais persuadé que je finirais dernier étant donné la technicité supérieure à tout ce que j’avais pu faire jusqu’alors.
Je ne peux pas me permettre d’émotion quand je cours de cette façon, la concentration nécessaire étant telle que je me vide l’esprit de tout ce qui est extérieur à la gestion du déplacement, comme plongé dans une méditation. J’ai cependant été très touché par l’ovation que j’ai reçue à l’arrivée de mon premier trail en autonomie, à Quatzenheim. J’ai alors compris que j’avais inventé une nouvelle discipline sportive et que j’y resterais accro pour un moment.
Mon meilleur souvenir est la descente dans Thannenkirch au THK 54 km cette année. Je me suis lâché dans un sprint parfaitement inutile et stupide, mais qui faisait terriblement plaisir sur le bitume après des km de chemin où j’étais ralenti par ma canne complètement tordue qui ne me permettait plus de sonder le terrain correctement alors que ma forme physique était optimale.
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Arnaud: Quelle est ta contribution dans le développement des technologies de guidage pour le trail ?
Clément: J’ai une formation d’ingénieur et à ce titre j’ai pu contribuer à la réflexion sur l’application que j’utilise, et qui est la seule à ce jour permettant à un aveugle de courir un trail en autonomie ou plus généralement de randonner sans aide sur des sentiers. Une dizaine de randonneurs l’utilisent intensément. C’est à la fois peu et beaucoup, car la maîtrise de l’appli n’est pas évidente, et il faut de plus être à l’aise avec un smartphone muni d’un lecteur d’écran, parfaitement savoir utiliser une canne blanche et avoir le goût de l’aventure.

Arnaud: Après ta performance sur les chemins du trail du Haut-Koenigsbourg en 2016, as-tu d’autres gros objectifs de la sorte?
Clément: Je suis revenu en 2017 en meilleure forme et ai descendu mon temps de parcours de 1h45 sur ce trail. J’ai encore 45 mn à gagner en emportant une canne de rechange. Mais j’ai surtout envie de rallonger la distance. Le problème est que la plupart des ultras nécessitent de passer une nuit blanche alors que je ne peux pas me permettre une baisse de vigilance. Je pense me tester sur l’Ultra Boucle de la Sarra, trail urbain sur un circuit de 2 km pendant 24h, format qui permet de s’arrêter à tout moment et qui ne présente pas de danger.
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Arnaud : dans certaines régions il existe des équipes de coureurs qui courent en binôme, avec un coureur « guide » et un coureur malvoyant ou non-voyant, et participent ensemble à des courses. Penses-tu qu’il serait intéressant d’en créer en Alsace ? Ou es-tu plutôt pour un développement des technologies de guidage en autonomie ?
Clément: Les deux sont complémentaires, la course en autonomie n’exclut pas la course en binôme, que je pratique pour travailler la vitesse. L’esprit d’équipe est toujours stimulant, mais il y a peu de coureurs non-voyants en Alsace. On arrive mieux à constituer des groupes de randonnée : à 5 non-voyants, nous avons parcouru 230 km en 8 étapes de Metzeral à Saverne. Nous nous occupons de former les enfants aveugles aux techniques de déplacement, et certains deviendront coureurs je n’en doute pas.
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Arnaud : A quelle course rêverais-tu de participer ?
Clément: L’Ultra Montée de Thollon-les-Mémises, le THK 108, et dans une autre vie la Transpyrenea…

Merci à Clément d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et je tiens ici à lui transmettre toute mon admiration, le féliciter pour  les avancées qu’il apporte à la discipline et lui souhaite pleins de belles choses sur les sentiers !

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